50 nuances de folie clinique #Episode 3 : Made your Day

Une journée en hôpital psychiatrique, c’est un peu comme un dimanche passé en grenouillère, avachi sur un sofa, les mains graisseuses de chips, le sel au coin des lèvres. Enfin, j’exagère… ou pas. En HP, l’éthique et le contrat médical t’obligent à vivre le plus sainement possible. En clair… non tu ne dors pas toute la journée, non on ne veut pas de ce légume que tu crois être, non il faut que tu trouves de quoi t’occuper, nous ne sommes pas là pour glander. Il faut que tu continues à vivre, parfois même que tu réapprennes à prendre du temps pour toi. Un des mots d’ordre doit être de « prendre soin de soi », réapprendre à s’aimer, à s’accepter. Dans l’idée, c’est beau, c’est bien, c’est doux, comme un bonbon au miel… Mais si tu es ici, c’est que ton problème est réellement devenu trop lourd à porter. Donc pour parvenir à le transformer en un claquement de doigts, chapeau l’artiste ! Néanmoins, même si cela peut paraître utopique pour les personnes au fond du trou… le personnel s’attache à ce que cette règle d’or ne soit pas bafouée !

Après avoir côtoyé plusieurs cliniques de ce type, j’avais pris cette habitude de ne plus être étonnée par la désinvolture cynique de certains patients. J’ai toujours refusé ce « laisser-aller » hospitalier. A partir du moment où je voyais des gens, il m’était nécessaire d’être un minimum apprêtée. Ce qui parfois détonnait face à mes camarades de bagne. Néanmoins, je ne faisais pas ça car je me sentais belle, ou quoi que ce soit d’autre. Nullement. Mais, j’avais ce besoin pathologique de porter un masque, une véritable nécessité afin de montrer que tout allait bien physiquement. Quelque part, je voulais me cacher, que personne ne puisse connaître la jeune femme qui restait en vieux t-shirt sale, taché de graisses diverses, un chignon noué sur le crâne. Non, j’aurais vraiment tout fait pour l’enfouir, cette fille, le visage bouffi, les traits tirés, les vomissements tatoués sur la gueule, les yeux confits de pleurs. Que mes parents puissent me voir dans cet état était déjà assez dégradant pour que je comprenne à quel point il était primordial que personne d’autre ne le puisse. Alors, même je pouvais me sentir gênée par les regards s’attardant sur mon allure, jugée parfois trop « joviale », je préférais affronter ceci que la honte d’être mise à nue. Je ne souhaitais pas que l’on perçoive ma vulnérabilité ou mon désespoir… Malgré tout ce que mes proches pouvaient me dire, comme quoi « dans tout les cas, c’est écrit sur ton visage ». Et bien, je continuais à m’obstiner. Un peu de faux-semblant n’a jamais tué. Et puis, même si l’estime de soi frôle le zéro, il reste toujours un peu de fierté, de dignité auxquelles on s’accroche ardemment. Et je m’y cramponnais, sans omettre l’acharnement certainement risible dont je faisais preuve par moment.

On pourrait croire que chaque jour se ressemble (ce qui est vrai dans un sens), pourtant cela dépend des hôpitaux. Évidemment, une journée à Disney land Paris n’est pas la même chose qu’une virée au Parc Astérix. Pourtant, le concept demeure semblable : des enfants qui chialent, qui rient, des parfums de crêpes et de churros à chaque détour. Bref, le projet est donc similaire. Seulement, vous ne ferez pas réellement les mêmes choses. Mickey sera peut être malade tandis qu’Astérix vous sautera dans les bras… On ne sait pas ! Et bien, les HP c’est un peu ça. Dans l’emballage ça vend la même chose, mais quand tu déballes ta boîte… c’est toujours différent, et la surprise n’est pas toujours agréable. Je n’ai pas la prétention (encore heureux d’ailleurs) de me croire experte en HP. Cependant, j’ai eu mon lot d’expériences. Je peux donc donner mon avis sans que ça ne fasse de moi une sorte de « Narcisse de clinique »… Autant le partager ! Mais ça aurait pu être ça aussi ! Quel est le mieux ? Difficile à dire, je convoquerai un jury prochainement…

Les différents établissements spécialisés m’ayant pris sous leurs ailes (ou leurs griffes) avaient comme point commun de posséder une brochure, un emballage idéal… Genre, elles se vendaient à la sauce Hôtel en Toscane voir Sauna & Massage à Bali. Cela veut « offrir » du rêve (« venez nous rejoindre, on est bien bien : *Danse de secte* ») alors qu’on sait TOUS que ce ne sera pas le cas. Et surtout, ce n’est pas le but. Mais bon, avec du recul, c’est plutôt drôle même si j’étais parfois bien dégoutée. Parce que le gros problème des HP est bel et bien l’occupation du temps libre ! On s’ennuie facilement, comme des hamsters en cage. Après avoir joué deux trois fois sur la roue, on se lasse, on rumine et on bulle. Le résultat s’impose subitement à nos yeux. Et n’importe qui, sait qu’un dépressif qui rumine, n’est pas… en osmose avec lui-même !

Je me souviens parfaitement de ces journées où je pouvais compter les minutes, où le moindre son de pas pouvait me mettre en alerte. Et je me disais « enfin un peu d’action », Indiana Jones sort de ce corps ! Seulement, le temps semblait s’arrêter. Cette période étant particulièrement marquante lors de ma dernière hospitalisation où j’étais vraiment lasse de tout ça. Je me revois à loucher sur les murs blanc cassé, à trépigner sur mon lit tandis que l’heure de midi venait à peine de s’écouler et que le reste de ma journée s’annonçait bien morne. Aucune activité prévue, rien, nada ! Aucun médecin, aucun psy non plus. La grosse dèche quoi ! Je ne pouvais que ruminer, la bonne vieille mécanique de mon corps s’était rallumée, et je ne pouvais que subir mes flots de pensées.

Assise sur le lit comme un moine dû Taj Mahal, les ongles dans la bouche, je me repassais l’entretien avec le cuistot en boucle, ses remarques piquantes sur le peu que je mangeais, sa gentillesse déplacée. Et ses yeux qui me fixaient l’air de dire « Que ça ? Tu ne vas VRAIMENT manger que ça ? Mais ce n’est pas assez… Tu ne veux pas des féculents ? Du pain ? ».

Bordel, je le sais très bien. Mais laissez-moi tranquille. Laissez-moi faire ce que je veux, vous ne savez pas, vous ne savez rien de ce que je vis, de ce que je fais. Je sais que c’est bizarre et tout… Mais, bordel ! J’ai besoin de ça. Si là, je me force à rien manger, c’est parce que je suis grosse. Parce que chez moi je me tape crise de boulimie sur crise de boulimie… Si vous voyez ce que je suis capable de bouffer en crise, vous pigerez qu’il ne faut pas me tenter. Car la moindre pellicule de tomate en trop, et BOUM. Je pars en live total. Je mange, je me remplis jusqu’à ce que mon ventre hurle de douleur, je pleure… Et je finis la tête dans la cuvette, des éclaboussures plein la gueule, les doigts en sang… Alors, non. Je ne vais pas me forcer à manger vos satanés plats. Car, je vais profiter de ce putain de calvaire hospitalier pour ne pas manger. Je vais en profiter pour maigrir et surtout pour éviter de devoir me faire vomir. Vous pouvez penser que je ne fais pas d’effort… Mais vous ne savez pas ce que c’est… De rester enfermée à la maison alors qu’on a la vie devant soi, vous ne savez pas ce que c’est d’entendre votre tête vous vociférer de vous cacher… De ne pas sortir, de ne pas se montrer, de ne pas vivre, tant qu’on n’est pas maigre, tant que les crises ne se sont pas arrêtées.

J’aurais voulu lui dire tout ça… Lui dire de la fermer… J’aurais voulu ne pas me sentir honteuse et coupable quand je croisais son regard. J’aurais du être ferme, fière, implacable et non pas souriante comme une greluche de bas étage. J’aurais du lui exprimer le fond de ma pensée, lui dire la vérité pour qu’il intègre. Seulement, il ne comprendrait pas. Et c’était trop dur d’en parler. La honte et la culpabilité étaient comme une nuit permanente. Elles me couvraient, me berçaient, me suçaient chaque note d’espoir, comme des succubes sorties du Spleen de Baudelaire. Je frissonnais, mon ombre sous les pieds, agrippée à mes chevilles d’une main de fer. La nuit dans le sang, glacée, noire. J’avais cette impérieuse envie de rentrer chez moi, de m’envoyer toute la bouffe possible et de ne plus jamais ouvrir les yeux.

Je restais là, dans cette chambre trop propre, dans ce lieu sans âme, à me torturer mentalement. J’avais envie de pleurer, de partir, de m’enfuir. Mais ma bonne éducation, ma politesse, le respect que j’avais pour tout le monde dans ce jeu clinique m’ordonnait de ne rien faire de stupide. Je ne pouvais pas abandonner. J’avais promis ! Je devais tenir… Pour moi, pour eux. Même si mon esprit se mettait à délirer, même si mes angoisses prenaient le dessus, que l’envie de me faire du mal se faisait menaçant de nouveau. Quand bien même, j’étais incapable d’assumer de telle décision. Alors, après avoir essuyé les marques de ma crise de nerf, je me mis en quête d’une énième activité. « Check mental enclenché ».

Lire ? Déjà fait. Colorier ? Déjà fait, plus envie. Regarder un film ? Trop faim pour me concentrer. Tricoter ? Une heure ok mais après ça va me saoûler. Dormir ? Je ne vais pas brûler assez de calories… Bref… Après ma débâcle routinière, j’optai finalement pour prendre l’air. On m’avait dit que de 13h30 à 18 heures, le service était ouvert. Je pouvais donc me balader dans le petit jardin de l’hôpital ainsi que ces alentours extérieurs (c’est à dire un parterre avec deux ou trois fleurs et plein de bagnoles).

Après avoir branché mes écouteurs, je pris mon courage à deux mains pour sortir du seul espace qui était censé m’être intime. Sauf, qu’en ouvrant la porte je tombai sur deux infirmières qui visiblement m’attendaient. Elles m’expliquèrent qu’elles devaient me faire passer un ECG. Surprise et quelque peu prise au dépourvu, je bafouillai un « oui, oui, pas de soucis » digne d’une souris. Ce n’était pas spécialement surprenant, j’avais déjà fait des vingtaines de fois cet examen. Mais bon, je n’avais pas la tenue idéale pour ça. Et surtout, comme d’habitude, je devais m’exhiber non pas devant une personne, mais également devant une stagiaire à peine plus vieille que moi.

Allongée sur « mon » lit, je me retrouvais en petite culotte, les seins nus, les bras le long du corps, en détresse mentale totale. Je souriais bêtement, en essayant de fixer le plafond, et non les infirmières. Ce qui fut un échec monumental, tant je pensais ressembler à un phoque graisseux étalé sur sa banquise… Néanmoins, après quelques soucis techniques et quelques blagues plus tard, mes deux voyeuses du moment s’en allèrent.  J’étais enfin seule. Mais cette gêne corporelle me fusillait encore du regard, une mitraillette sur l’épaule.

Reality is a prison

Tu l’as dit bouffie ! (humour noir)

Une fois rhabillée, m’être traitée de débile à plusieurs reprises, je repris mon activité où je l’avais laissée. C’est à dire… sortir ou ne pas sortir ? That is the question. Pour prendre l’air ? Oui, mais ça servait à quoi ? Avec ce stupide bracelet d’identification au poignet… j’étais persuadée que les gens que je croiserai, comprendraient que je venais du pavillon des « fous »… Trop de questions rhétoriques. Je n’étais définitivement pas sortie de l’auberge.

Doctor Lilith

Crédit de une : huffingtonpost.ca

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Doctor Lilith

Ecrire une description, est un art fastidieux. Ce n'est jamais simple. Ces quelques lignes vides, cet écran vide de lettre, vide de mot. Devient alors aussi angoissant que ce fameux syndrome de la page blanche. Qui suis-je ? Que puis-je écrire sans mentir ? Que dois-je dire ? Toute une série d'interrogations qui se bousculent, se pressent dans mon esprit. Je pourrais me décrire, je pourrais écrire ces pompeuses banalités, celles qui englobent à peu près, chaque personne de ce monde. Mais finalement, transcrire ces futilités se révèlent plus qu'inutile. Alors autant, se taire. Ce que je suis ? Je l'ignore. Du moins, je ne le sais pas. Pas totalement. Le silence. Cruel mais apaisant. Il exprime tellement plus de choses... Écoutez-le.

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