50 nuances de folie clinique #Episode 5 : Ne plus fuir

On peut toujours trouver une solution, une échappatoire. Nul projet ne dispose de faille. Il suffit de bien chercher. De fouiller chaque recoin. Même une prison n’est pas inviolable, les fuites existent. Depuis toujours, rien n’est figé. Tout peut toujours être brisé, contourné.

En partant de ce postulat, suis-je en prison ? Oui et non. Je suis dans un lieu que je n’aime pas. Dans un lieu où je me sens comme piégée, parfois contre ma volonté mentale. J’aurais envie de partir, de fuir. Pourtant, je ne le fais pas. Personne ne me force à rester. C’est autre chose qui me maintient ici captive. Ce n’est pas l’endroit en lui même. C’est cette vision d’un engagement, cette belle mentalité soumise à la norme qui m’y contraignent. Ma moralité me pousse à demeurer entre ses quatre murs. Après tout… Qui suis-je pour décliner de l’aide ? Qui suis-je pour prétendre m’en sortir seule ? Sachant que, foncièrement, toute seule, mon esprit carbure et déraille relativement vite tel un cheval de course lancé à toute allure au milieu d’une autoroute. Carambolage en vue. Combustion instantanée. Votre steak vous le préférez à point ou saignant ?

Cette fin n’est guère souhaitable. Alors, je me devais d’accepter cette main tendue. Ce serait pour ma famille un soulagement après des années de récidives, de remontées fulgurantes, de descentes tout aussi puissantes. Il y a de quoi désespérer. La rhétorique me ramenait sans cesse à mes émotions, il fallait que j’y aille. Que je m’épargne plus de douleurs, plus de…

La fuite en avant 1

Dois-je fuir ce système ?

C’est quoi ce truc que je sens ? Cet étau d’acier dans mon ventre, cette chaleur qui me brûle de l’intérieur ? La culpabilité. Encore un sentiment bien acéré. Un des branchages de la moralité. Un poison que l’on conserve dans le ventre pouvant se répandre à tout moment. Une fois que la poche est percée, le virus s’insinue lentement mais sûrement. Il va se reproduire, comme du lierre, des ronces entremêlées. Il va grimper, s’enrouler autour de moi comme des liens d’acier. Il va brûler, crier, hurler sa présence. Vous faire ressentir tout son poids ,toute son importance. Jusqu’à ce que votre sang, lui-même, devienne porteur de ses messages funèbres. La culpabilité est une chose impossible à occulter. Elle sera toujours présente, tant que vous n’aurez pas détruit le mal à la racine. Encore faut-il savoir quoi faire quand vous l’aurez trouvée. Chose plutôt ardue, même pour les plus téméraires. Ce n’est pas seulement une question de volonté. C’est plus complexe que ça. Beaucoup plus.

Pour être franche, je ne pense pas qu’il existe de mode d’emploi. On a tous nos cadavres, nos vilains petits monstres que l’on tient à cacher et que l’on tente d’enfouir sous nos peaux. Et certains amènent en vous leurs lots de culpabilité. Il faut vivre avec. Certains y parviennent, d’autres cherchent à s’en débarrasser. Il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises solutions. Il n’y a que des choix. Après… il faut juste assumer. Mais je ne vais pas continuer à épiloguer à ce sujet. Tout ça pour dire, qu’effectivement plusieurs fois, j’aurais pu m’enfuir. Prendre la poudre d’escampette. Dire adieu à ce service psychiatrique qui m’étouffait.

Etouffer

Je me souviens de mes petites habitudes. Mine de rien, une routine s’installe rapidement. Dans les pires moments, dans les pires endroits, il semblerait qu’une routine se programme toujours. Qu’elle en deviendrait presque indispensable. Personnellement, je n’aime pas la routine, ça me tue. Pourtant, je vois d’ici la tête de mon père me réprimander, à sa manière. Il n’aurait pas tort. Mon quotidien est encore plus calfeutré qu’une routine, c’est un cercle vicieux inextricable. J’en suis coutumière. Toutefois, en ce lieu, mes habitudes étaient forcées de muter. C’est d’ailleurs pour cela que j’avais accepté d’y pénétrer, dans l’espoir qu’une nouvelle routine puisse se construire à l’extérieur. C’est beau de rêver, n’est ce pas ?

Bref, je me revois très clairement procéder chaque journée de la même manière. Le matin,  réveil à 7 heures, rapide passage au WC les yeux alertes. Puis je sortais ma balance planquée dans ma valise, elle-même consciencieusement rangée sous le lit, (léger détail : je n’avais bien entendu pas le droit de l’avoir avec moi. La seule règle que je ne respectais pas). Après m’être pesée, avoir passé un temps plus ou moins long devant le miroir à me triturer la peau, en contemplant toute l’horreur de ma graisse cellulaire, je partais en salle de soins, semblable routine médicale dans chaque hospice. Chaque matinée se ressemblait. « Chacun à sa place et tout rentrera dans l’ordre », n’est ce pas ? Par la suite, j’avalai mon thé sur la splendide « pergola », (douce ironie, quand tu nous tiens), avant de vaquer à mes occupations. Ce qui se résumait à trouver de quoi m’occuper l’esprit en attendant le déjeuner. Après avoir pris une douche, m’être préparée scrupuleusement selon mes habitudes, avoir camouflé du mieux que je pouvais ce que je nommai ma honte de boulimique. J’en revenais à bouquiner encore et toujours. Midi passé, après avoir ingéré le minimum de tomate possible, j’attendais 13 heures en me brossant les dents. Rigoureusement. C’est dingue comme le dentifrice peut clôturer l’appétit ! Du moins, pendant un temps, mais c’était déjà ça de gagné. Puis, j’attendais… Encore et toujours, assise sur le lit, l’odeur aseptisée de l’hôpital dans la gorge. j’aurais pu devenir un meuble secondaire de la pièce. Un parfait petit caméléon. Le sablier de mes journées semblait ramer en sens contraire.

Une fois l’heure venue, je vérifiais mes bricoles. Portable ? Check. Écouteurs ? Check. Je pouvais donc partir pour ma promenade quotidienne. Qu’il pleuve, qu’il vente, je fuyais dans mon gilet noir, cachant mes poignets et mes mains. Et par la même occasion, j’en profitais pour voiler le bracelet code barre qu’on m’avait confié lors de mon entrée au pavillon. Je ne tenais pas à ce que les gens que je croiserai, puissent comprendre d’où je venais. J’avais déjà la sale impression d’être marquée au fer rouge, autant ne pas en rajouter.

Boulet au pied

Ce bracelet me rend si faible

De 13 heures à 18 heures le service était donc effectivement ouvert, l’on pouvait alors se balader librement dans l’enceinte de l’hôpital. Toute l’enceinte. Je ne comprenais d’ailleurs pas vraiment où se trouvait la limite. La clinique était si vaste. Enfin, elle était certes grande, seulement j’étais bien trop prudente. Ma peur de l’autorité clinique me tenait fermement en laisse.

Sortir. C’était une délivrance. Sentir la fraicheur du vent sur mon visage, ressentir l’humidité de l’air, laisser les sensations enivrer mes sens, les laisser se rependre dans ma gorge. Boire les rires, les éclats de voix, comme des battements d’ailes au soleil levant. Sortir était un grand réconfort, une fois les yeux fermés, je percevais le monde et sa bienveillance. Je pouvais alors jouir d’une certaine liberté.

Cependant, une ombre venait toujours obscurcir le tableau. Mes premières impressions étaient rapidement chassées par mes peurs les plus profondes. Par la dangereuse réalité. J’étais toujours aussi terrifiée par les autres. Quitter ma chambre était un besoin, certes urgent, certes nécessaire. Seulement, me balader sans but était relativement nouveau pour moi. n’était pas fait pour une grande angoissée. Pas là. Pas maintenant. Alors, la bienveillance que je pensais ressentir s’envolait de mon cœur. La joie se brisait, elle s’éclatait la gueule contre le bitume. A la place, je retrouvais la douleur, ce poids asphyxiant qui enserrait mon ventre, le forçant à se tordre de chagrin. Je goûtais à nouveau la peur, mon amie malveillante, dansante sur ma langue. Mes habitudes revenaient. Je ne pouvais m’empêcher de marcher la tête baissée, les épaules voutées. Baudelaire m’aurait alors volontiers comparé à un albatros en fugue. Les bras repliés contre ma poitrine, ma promenade lascive régressait à un statut plus militaire. Je marchais, évitant soigneusement les regards. La musique bourdonnante dans mes oreilles me gênait plus qu’autre chose. J’avais envie d’écouter le bruit, d’écouter les gens. Je pensais que ça me rassurerait.

Mais, je me leurrai. J’entrai en crise d’angoisse. Les mains moites, le cœur qui s’emballe, le rouge aux joues… Ce sentiment, je le connaissais que trop bien. Oui, ça m’arrivait souvent de devoir faire machine arrière. Je rentrais à grande foulée me calfeutrer dans ce qui était ma chambre. Mais, plus je tentais l’expérience, plus j’affirmais mes droits sur mon corps. Mes peurs pouvaient se taire pendant plus de temps, l’angoisse était présente, mais la « crise », en elle-même s’éloignait de mon cœur, le temps d’une balade.

Je me souviens que cette fois-ci il pleuvait beaucoup. Je n’avais pas de parapluie. Je remontais une grande artère derrière un des bâtiments de l’hôpital, j’empruntais un nouveau chemin. La pluie s’abattait de plus en plus, ça sentait l’orage. J’essayais d’éviter le plus de gouttes en déambulant le long des bâtiments. Ils m’offraient un abri de quelques secondes, le temps d’imprimer des couleurs d’acier, d’enrouler des morceaux de sucre dans mes cheveux. Je trottinais en rythme, Fauve dans les oreilles, des requins-tigre plein la bouche. Le ciel qui hurlait, les voiles ondulantes et gondolantes dans le brouillard. Le temps était triste, mais ça brillait.

Je respirais. Comme après une noyade à grande goulée. J’emplissai ma poitrine. Je mesurai la cadence, grimpant toujours plus haut, toujours plus loin. Mes yeux ne pouvaient voir le pavillon, j’étais loin. J’étais bien. Seule. Personne, ni devant, ni derrière.

Devant moi se tenait fièrement un portail vert, je ne pouvais plus avancer. Il était fermé. Après un rapide regard aux alentours, je vis un petit muret, facile à escalader. J’aurais pu. Je pouvais. Je n’avais qu’à avancer et le faire. Personne ne le remarquerait. Pas immédiatement du moins. Le ciel grondait toujours, des éclairs pleuvaient au loin. Je chantais les nuits fauves, je caressais le pelage de ces matous impétueux. L’envie de fuir, de courir, pulsait dans mon ventre. Le désir de me battre pour ce que je voulais. Pour ce que j’étais.

La fuite en avant 2

Fuir ? oui, mais pourquoi ? Rester ? Dans quel but ?

Sans m’en rendre compte, mes larmes se mélangèrent à la pluie. Je pleurais, à chaudes larmes. Devant ce ridicule portail, ce petit muret qui m’offrait sans le savoir une échappatoire. Je pleurais face au ridicule de ma vie. J’hurlais silencieusement face à ce stupide cul de sac qui m’avait ramené à l’origine même du sens de ma vie. C’est à dire, un sens interdit à deux voies. Une plus normale, où l’usage d’une clef est requis. Et l’autre, celle même que j’empruntais sans m’en rendre compte. La fuite. La lâcheté. La facilité d’être.

Je ne voulais plus fuir. Plus jamais. Mais, je ne savais pas encore comment y parvenir.

Doctor Lilith

Crédit de une : glokdoll.com

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Doctor Lilith

Ecrire une description, est un art fastidieux. Ce n'est jamais simple. Ces quelques lignes vides, cet écran vide de lettre, vide de mot. Devient alors aussi angoissant que ce fameux syndrome de la page blanche. Qui suis-je ? Que puis-je écrire sans mentir ? Que dois-je dire ? Toute une série d'interrogations qui se bousculent, se pressent dans mon esprit. Je pourrais me décrire, je pourrais écrire ces pompeuses banalités, celles qui englobent à peu près, chaque personne de ce monde. Mais finalement, transcrire ces futilités se révèlent plus qu'inutile. Alors autant, se taire. Ce que je suis ? Je l'ignore. Du moins, je ne le sais pas. Pas totalement. Le silence. Cruel mais apaisant. Il exprime tellement plus de choses... Écoutez-le.

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